BIOGRAPHIE

UNE BREVE HISTOIRE DU JAZZ NEW ORLEANS...

Et si l'on parlait un peu de notre musique chérie ? Voici présentées par nos soins les origines du Jazz New Orleans... En route pour la Nouvelle-Orléans, à la découverte des premiers pas des grands noms du style que sont Kid Ory, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Bix Beiderbecke et consorts...

CONTEXTE CULTUREL :
QU'EST-CE QUE LE JAZZ ?

A ceux qui posaient la question à Louis Armstrong, celui-ci leur répondait avec malice : «  Si tu poses la question, alors tu ne le sauras jamais ». Pour les musiciens afro-américains, le Jazz comme le Swing ne s’expliquent pas. C’est un feeling, un balancement irrépressible qui fait battre du pied et claquer des doigts.

On commence à parler de Jazzband à partir du XXe siècle et plus précisément de 1917, date du premier enregistrement historique de l’Original Dixieland Jazz Band, orchestre blanc qui d’après les quelques disques qui nous sont parvenus, relève davantage d’une musique syncopée proche du ragtime que du Jazz au sens où on l’entend aujourd’hui.

En revanche, en 1923, le bien nommé King Oliver’s Creole Jazz Band est le premier orchestre noir à graver un disque relevant de l’Esprit Jazz !
A noter qu’il s’agit du premier orchestre dans lequel se produit un tout jeune trompettiste nommé Louis Armstrong !
Pour comprendre le Jazz, il faut sans conteste s’imprégner d’un Esprit plus que d’un quelconque savoir théorique. Et cet Esprit, c’est à la Nouvelle-Orléans qu’il est façonné par les premiers Jazzmen Afro-américains.

CONGO SQUARE

Congo Square est certainement le lieu fantastique qui fut le déclencheur du phénomène Jazz. Une véritable place à part symbolisant deux extrêmes culturels antagonistes :
- D’une part, un lieu de vente aux enchères : c’était à Congo Square que les propriétaires de plantation, les Maîtres, venaient vendre ou acheter leurs esclaves ;
- D’autre part, le lieu symbolique d’une quête de liberté des esclaves Afro-américains, qui chaque dimanche venaient y danser pour oublier la rudesse de leur sort, jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Dans son autobiographie, le grand Bechet nous livre ses souvenirs et impressions à propos de ce Congo Square et l’héritage qu’il représente dans la mémoire culturelle des Jazzmen de la Nouvelle-Orléans :

«  Tous les dimanches, les esclaves se réunissaient – c’était leur seul jour de congé – mon grand-père faisait retentir les tambours, il battait le rythme (…) au square – les Blancs l’appelaient Congo Square – et sur cette vaste aire, les esclaves se pressaient en foule autour de mon grand-père et de ses tambours. (…) C’est lui qui donnait le signal des réjouissances : les danses, les chants de jubilation ou de deuil et même son humeur du moment, il arrivait à leur communiquer tout cela, à le leur faire partager. Ils le suivaient aveuglément et mon grand-père leur faisait faire tout ce qu’il voulait. Il avait un pouvoir. Il était fort. »

« D’abord un tambour, puis un autre répondant au premier, puis d’autres encore. Puis une voix, une seule voix, puis un chant, plusieurs voix se répondant, se rejoignant et se mêlant. Ces chants et ces tambours. Ces voix et ces grondements sourds et obsédants, s’amplifiant et se répondant. La musique naissait d’elle-même, de ces clameurs et de ces rythmes, sans qu’on pût se rendre compte comment elle s’organisait, peu à peu, d’elle-même, chaque son en suscitant un autre, chaque rythme en provoquant un autre : l’improvisation… voilà ce que c’était… L’improvisation ! »

«  Elle était rude, peut-être, vous l’auriez – qui sait ? – qualifiée de primitive, mais tout au fond, à l’intérieur, là où elle commençait, puis s’enchaînait, puis s’organisait, peu à peu, il y avait, déjà, ce que vous pouvez entendre dans le ragtime. Le ragtime était déjà suggéré et esquissé dans cette musique que l’on jouait à Congo Square. »

«  Et les gens étaient comme envoûtés, ils étaient forcés, contraints de se rendre à Congo Square. Ils ne pouvaient plus s’évader de cette musique. Et c’était tous les gens qui venaient, même les Blancs, même les Maîtres ! »

Lorsqu’en 1894, la municipalité vota une stricte ségrégation, la population créole dut quitter le centre-ville et son French Quarter pour rejoindre la population de souche africaine installée dans les périphéries réservées aux Noirs. Il en découla une vive émulation entre deux communautés fières de leurs traditions, donc une accélération du processus de perfectionnement de ce qui deviendra dès le début du XXe siècle le Jazz New Orleans, également appelé Jazz Hot en référence à l’effet qu’il créé sur ceux qui ont le plaisir de l’écouter. 

Tout est alors prétexte à engager des orchestres, que ce soit pour annoncer ou animer les manifestations de ces clubs. Les défilés des Brass Bands croisaient les Wagon Bands juchés sur des charriots de déménagements, donnant lieu à des joutes mémorables. C’était à qui attirerait le public, créant des attroupements de spectateurs heureux de se trouver dans ce joyeux mélange musical.  

Pour l’anecdote :

« On dit qu’aux alentours de 1905, le trompettiste noir Buddy Bolden, jouant au Lincoln Park, orientait son cornet vers le Johnson Park tout proche où se produisait le Créole John Robichaux. Le premier aurait ainsi volé au second son public rapidement séduit par une musique moins raffinée, mais aussi moins maniérée et plus excitante. »

L'orchestre de Buddy Bolden

L L'orchestre de John Robichaux

LE JAZZ A TRAVERS LES AGES...

A chaque époque (jazz hot, jazz swing, Be Bop, hard Bop, free jazz), on rencontre des amateurs et des musiciens prêts à figer le Jazz du moment en un folklore sclérosé dont on répéterait les tournures à l’infini avec quelques variantes. On peut aussi adopter un point de vue positif et comparer plutôt le Jazz à une musique traditionnelle vivante, ou pourquoi pas à un sport collectif – parce qu’il s’agit bien de jouer ensemble – en renouvelant le plaisir et l’émotion à l’intérieur de règles immuables. On peut partager ce plaisir et cette émotion, mais penser en même temps que le Jazz fut une musique en perpétuel devenir, capable de se régénérer de décennie en décennie, en captant l’énergie propre à chaque époque.

A ceux qui s’étonnent qu’au XXIe siècle on appelle encore « Jazz » des musiques fort différentes de celles qui furent ainsi baptisées il y a maintenant un siècle, il faut rappeler que l’appellation « musique classique » désigna d’abord une courte période comprise entre baroque et préromantisme. Ceci n’interdit pas aujourd’hui de regrouper sous ce terme l’ensemble cohérent (de Machaut à Boulez en passant par Bach et Tchaïkovski) qui se rattache, en amont et en aval, à cet Âge d’Or de la musique savante en Occident.

Comme la musique classique, le Jazz a sa propre généalogie. Nous pourrions par exemple le comparer à un arbre centenaire. On identifie bien le tronc et les branches principales, de Louis Armstrong à Charlie Parker, de John Coltrane à Miles Davis. Mais sa ramure nous déconcerte, tant il est vrai qu’elle s’étend au risque de se confondre avec d’autres musiques qui lui sont étrangères ! Et l’on oublie parfois que, dès les origines, le Jazz tira sa sève de racines innombrables et dispersées, et qu’il assimila tout au long de son existence une multitude d’essences empruntées aux espèces les plus variées !